Quand 30 GW de capacité ne suffisent pas à allumer un pays
Source : Bloomberg
Le 6 février 2026, Eskom — le géant électrique sud-africain qui contrôle 95% de l'électricité du pays — a annoncé un retour au delestage de stade 4 pour les deux prochains mois. Cela signifie 4 heures de coupures quotidiennes pour des millions de foyers et d'entreprises.
Ce n'est pas une crise temporaire. C'est l'état permanent d'un système qui ne peut plus fonctionner.
Les chiffres bruts :
Le paradoxe central :
Eskom est à la fois :
Eskom n'est plus une entreprise. C'est un organisme biologique maintenu en vie par perfusion permanente de l'État, tout en étant structurellement incapable de remplir sa fonction.
Eskom incarne l'antiloi parfaite : un système conçu de telle manière qu'il ne peut pas fonctionner sans lui-même, mais qui ne peut plus fonctionner avec lui-même.
1. Le monopole comme cage
Eskom contrôle :
Aucun acteur privé ne peut entrer sur le marché sans l'autorisation d'Eskom. Le régulateur (NERSA) existe sur le papier, mais dans les faits, Eskom dicte qui peut produire, où, et à quel tarif.
Résultat : Eskom est devenu un organisme qui ne survit qu'en empêchant toute alternative de naître. Sa survie dépend de son monopole. Son monopole justifie son effondrement contrôlé.
2. La dépendance croisée toxique
Un système de dépendances mutuelles empêche toute sortie de crise :
Personne ne peut laisser Eskom mourir. Mais personne ne peut le sauver non plus.
3. L'impossibilité structurelle de réformer
Toute tentative de transformation bute sur des blocages simultanés :
Verdict : Eskom ne peut être réformé de l'intérieur. Il ne peut pas être contourné de l'extérieur (monopole légal). Il ne peut pas être liquidé (too big to fail). Il est structurellement coincé dans un équilibre d'effondrement permanent.
| Indicateur | Valeur | Signification |
|---|---|---|
| Capacité installée totale | 30 000 MW | Ce qu'Eskom devrait produire |
| Capacité disponible moyenne (2025) | 18 000 MW | Ce qu'il produit réellement |
| Capacité hors service permanente | 12 000 MW | 40% de capacité morte |
| Demande nationale pic | 32 000 MW | Déficit structurel de 14 000 MW |
| Delestages cumulés (2025) | 2 800 heures | Record historique absolu |
Sources : Eskom Annual Report 2025, NERSA, Bloomberg Energy
Traduction : Même si toutes les centrales fonctionnaient à pleine capacité (impossible), le pays manquerait encore de 2 000 MW aux heures de pointe. Mais comme seules 60% des centrales tournent, le déficit réel atteint 14 000 MW.
| Poste | Montant (Rands) | Équivalent (€) |
|---|---|---|
| Dette totale Eskom | R500 milliards | €25 milliards |
| Subventions annuelles État | R250 milliards | €12,5 milliards |
| Pertes opérationnelles annuelles | R20-30 milliards | €1-1,5 milliard |
| Maintenance différée cumulée | R100 milliards | €5 milliards |
| Corruption estimée (2015-2025) | R500 milliards | €25 milliards |
Sources : National Treasury, Auditor-General, Zondo Commission
Chiffre choc : Les R250 milliards de subventions annuelles représentent 4% du budget national. À titre de comparaison, le budget santé publique = R230 milliards. L'État dépense plus pour maintenir Eskom en vie que pour soigner toute sa population.
| Monopole | Pays | Population | Accès | Delestages (h/an) | Dette (% PIB) |
|---|---|---|---|---|---|
| Eskom | Afrique du Sud | 60M | 95% | 2 800h | 7% du PIB |
| ZESCO | Zambie | 19M | 45% | 1 200h | 3% du PIB |
| JIRAMA | Madagascar | 28M | 15% | Permanent | 2% du PIB |
| ENEO | Cameroun | 27M | 65% | 800h | 1,5% du PIB |
| EDM | Mali | 21M | 55% | 1 500h | 2% du PIB |
Sources : Banque mondiale, IEA Africa Energy Outlook 2025
Observation : Eskom est le monopole le plus coûteux (en % du PIB), le plus défaillant (delestages record), mais aussi le plus irremplaçable (95% de dépendance nationale).
Infographie : Eskom Monopole vs Marché — Transition vers la sécurité énergétique et la croissance
Sources : Stats SA, BUSA, National Treasury
Eskom illustre un paradoxe mortel des infrastructures critiques africaines :
Plus le monopole est grand
→ Plus il devient indispensable
→ Plus il est protégé de la concurrence
→ Moins il est incité à performer
→ Plus il devient inefficace
→ Plus il coûte cher à sauver
→ Plus il devient indispensable (boucle)
Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est le design implicite du système.
Les élites politiques, syndicales et économiques ont intérêt à ce qu'Eskom reste juste assez dysfonctionnel pour justifier les subventions massives et l'emploi pléthorique, mais pas trop dysfonctionnel pour provoquer un effondrement total.
Option A : Réduire les effectifs (47 000 → 25 000)
→ Grèves paralysantes + suicide politique ANC
Option B : Augmenter tarifs (+40%)
→ Révolte sociale + faillites PME + perte élections
Option C : Maintenir statu quo
→ Effondrement économique progressif + fuite capitaux
Résultat observé : Le gouvernement choisit Option C par défaut — préférant l'effondrement lent à la rupture brutale.
Le même pattern d'effondrement monopolistique se retrouve dans toute l'Afrique subsaharienne : ZESCO (Zambie), JIRAMA (Madagascar), ENEO (Cameroun), EDM (Mali).
Loi observable : Partout où un monopole étatique contrôle 80%+ de l'électricité, la même spirale d'effondrement se produit.
Les delestages permanents créent une sélection adverse catastrophique :
Résultat : Eskom détruit la capacité productive future du pays entier.
En 1990, le Royaume-Uni a démantelé son monopole électrique (CEGB) via un processus appelé "unbundling" :
Avant (1989) : 1 monopole, 60 GW, 70% disponibilité, £0.08/kWh
Après (1995) : 12 producteurs, 75 GW (+25%), 85% disponibilité, £0.05/kWh (-38%)
Leçon critique : La concurrence structurelle force l'efficacité. Ce n'est pas une question de bonne volonté. C'est une question d'architecture systémique.
12 000 MW de centrales existent physiquement — turbines, chaudières, transformateurs — mais ne produisent rien. Pas parce qu'elles ont été détruites. Mais parce qu'elles n'ont jamais été entretenues.
Ce chiffre révèle une stratégie implicite d'effondrement contrôlé :
Conclusion : Maintenir 40% de capacité morte n'est pas un accident. C'est une nécessité systémique pour justifier la continuation du modèle actuel.
Les centrales ne sont pas réparées parce que leur dysfonctionnement est utile à ceux qui contrôlent le système.
Autrement dit :
L'histoire suggère que les monopoles ne se réforment jamais volontairement. Ils sont soit démantelés de force (UK 1990, Chili 1980s), soit maintenus en état d'effondrement permanent (Venezuela PDVSA, Zimbabwe ZESA).
L'Afrique du Sud est à un carrefour :
La fenêtre pour choisir l'Option 2 se ferme rapidement. Chaque année de delestages détruit du capital productif irremplaçable.
Pour sortir du piège monopolistique sans provoquer d'effondrement total, l'Afrique du Sud pourrait adopter un modèle de transition en trois phases :
Séparer Eskom en trois entités juridiquement indépendantes :
Avantages :
Précédent réussi : UK (1990), Chili (1982), Australie (1990s)
Autoriser production privée avec obligation d'achat :
Effet attendu :
Vendre 40-60% des centrales à opérateurs privés :
Résultat final visé (2035) :
Effets cumulés :
Probabilité : Faible (15-20%) dans contexte politique actuel. Mais inévitable à moyen terme si effondrement continue.
Deux figures dominent l'histoire des monopoles africains :
Le geôlier maintient le monopole par peur du chaos. Il croit protéger le pays en empêchant toute alternative. Il justifie l'inefficacité par la complexité. Il préfère l'effondrement lent au risque de transformation. Il optimise pour la survie institutionnelle, pas pour la performance réelle.
Le bâtisseur comprend que certaines structures doivent être démantelées pour que de nouvelles puissent émerger. Il accepte le risque transitoire pour créer résilience long terme. Il crée les conditions structurelles où l'efficacité devient obligatoire, pas optionnelle.
Eskom incarne parfaitement l'antiloi de la Loi 40 :
Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
La Loi 40 enseigne que le sommet du pouvoir, c'est quand le système peut fonctionner sans toi.
Eskom prouve l'inverse : quand un système ne peut fonctionner ni avec toi, ni sans toi, ce n'est plus du pouvoir. C'est une dépendance mutuelle toxique qui détruit à la fois le monopole et le pays qu'il est censé servir.
Eskom est le contre-exemple parfait : un géant de 30 GW incapable d'allumer un pays, maintenu en vie artificiellement, prisonnier de son propre monopole.
La question n'est plus "Eskom peut-il être sauvé ?"
La vraie question est : "Combien de temps l'Afrique du Sud peut-elle se permettre de le sauver ?"
Transparence méthodologique :
Cette analyse privilégie l'angle du monopole structurellement irréformable. Elle minimise :
Ce n'est pas une prescription politique. C'est une grille de lecture pour décideurs et observateurs qui doivent anticiper si le monopole prisonnier peut être libéré, ou s'il doit être démantelé.
Cette analyse illustre la Loi 40 (Antiloi) : Le système doit fonctionner sans toi, l'une des 50 lois du pouvoir contemporain en Afrique.
Parution prévue : Printemps 2026
Explorer Les 50 Lois du Pouvoir Contemporain